Alors que le continent européen s’endormait le 6 janvier, un évènement singulier se déroulait outre-Atlantique. Pris d’assaut par des sympathisants trumpistes, le Capitole de Washington DC, aux Etats-Unis d’Amérique, est envahi pour la première fois depuis 1814. Cette interférence dans le processus démocratique soulève des questions sur l’avenir des États-Unis et celui du continent européen.

Cet article vous est également proposé sous format audio, bonne écoute !
Une semaine après les émeutes du Capitole, la situation a drastiquement changé pour Donald Trump. Les violences ont provoqué la mort de cinq personnes dont un policier et précipité la chute du 45ème président des Etats-Unis à 14 jours de la fin de son mandat.
Privé de ses comptes personnels sur les réseaux sociaux, lâché par son administration et les voix importantes de son parti, le canard boiteux est de plus en plus seul.
Pire encore, le doute s’instille chez les partisans qu’il a lui-même galvanisés avant la réunion du Congrès au Capitole. Dans son discours, le perdant des élections déclare « Vous ne reprendrez jamais le pays en étant faibles. Vous devez montrer votre force, vous devez être forts. ».
A un autre moment de son allocution, il ajoute « Nous n’abandonnerons jamais, nous ne concéderons jamais la défaite, cela n’existe pas, vous ne concédez rien quand il s’agit d’un vol. »
Il demande ensuite à la foule de descendre sur Pennsylvania Avenue et marcher vers le Capitole.
Le lendemain, celui-ci fait volte-face et déclare dans une vidéo « À ceux qui ont commis des actes de violences ou de destruction, vous ne représentez pas notre pays. Et à ceux qui ont enfreint la loi, vous paierez ». Aussi fiable qu’une girouette, Trump désavoue ainsi les assaillants du Capitole et perd également des soutiens dans la frange des nationalistes blancs et du mouvement complotiste Qanon.
La prochaine étape est une procédure de destitution du président, la seconde en moins d’un an. La différence majeure est que celle-ci pourrait être soutenue par des Républicains et mettre Donald Trump hors-jeu pour de bon.
Fin de partie
Admettons un instant que Trump ne puisse pas revenir en 2024 : Cela changerait-il pour autant la mouvance qu’il a enclenchée depuis 2016 ? Après tout, 45% des électeurs républicains approuvent l’attaque du Capitole.
On va la refaire : Presque la moitié des électeurs d’un parti majoritaire de la politique Etats-Unienne soutient une attaque directe contre un processus démocratique et les représentants élus par le peuple. Sans accuser l’entièreté du parti Républicain d’être d’extrême droite, il difficile de nier qu’une quantité non négligeable le constitue.
D’où cette remarque : Si ce n’est pas Trump qui se représente en 2024, rien n’empêche l’apparition d’un candidat qui se revendique de son héritage.
Dire que Joe Biden a gagné à la régulière serait également de mauvaise foi. La gestion désastreuse du Covid-19 de la part de l’administration Trump est l’élément qui lui a permis de se démarquer. Sans ça, Trump serait probablement encore au pouvoir.
Cet avantage ne se représentera pas aux prochaines élections, et pose définitivement la question de la fiabilité des Etats-Unis. Si le prochain président de la première puissance mondiale se révèle antidémocratique et se désengage encore plus des traités internationaux, c’est l’Europe qui risque de déguster.
Une dépendance dangereuse
Nous, européens, devrions-nous sentir profondément concernés par ces évènements ne serait-ce que pour une simple et unique raison : Les Etats-Unis sont le principal contributeur de l’OTAN.
Nous sommes dépendant et presque otages des forces américaines. Selon le Defense Manpower Data Center, plus de 70 000 membres du personnel de l’armée américaine étaient stationnés en Europe dans le cadre de l’OTAN en 2020.
Dépendance également à cause du parapluie nucléaire américain présent dans la zone. Enfin, les EU possèdent un statut d’arbitre extérieur surpuissant qui leurs permet de limiter les conflits comme dans le cas des tensions gréco-turques du 11 août dernier. La situation en Ukraine depuis 2014 a également donné un regain d’intérêt des Etats-Unis pour la défense de l’Europe mais le géant militaire se désintéresse de la zone et porte désormais son attention sur l’Asie.
Dernier point non négligeable, les pays européens dans l’OTAN sont de plus en plus considérés comme des boulets qui ne jouent pas le jeu. Sur les 29 états membres de l’organisation militaire, seuls huit pays de l’UE investissent plus de 2% de leur PIB dans la défense. La France n’a rejoint ce cercle fermé qu’en octobre dernier, et ce à cause de la perte de PIB due à la récession économique mondiale (-9% en 2020). Au total en 2020, l’Otan a consacré plus de 1 000 milliards de dollars à sa défense, 70 % viennent des Etats-Unis
Réveil européen
Que faire si nous ne pouvons plus compter sur cet allié ? Sans lui, les pays européens sont des cibles relativement faciles en cas de conflits conventionnels – ou pas, souvenons-nous de l’Ukraine – avec leurs voisins comme la Russie. La menace pourrait même provenir de nos propres alliés aux intentions douteuses comme la Turquie.
Et c’est là que le bât blesse. L’UE n’est plus en sécurité avec cette situation. Parmi les dix premières puissances militaires mondiales, la France et le Royaume-Uni sont les seuls pays européens du classement. Avec le Brexit, il ne reste presque que la France pour donner un semblant de légitimité militaire aux nations de l’Union Européenne.
Tout ce qui est dit au-dessus n’est pas nouveau et les leaders européens ne se voilent pas la face. Le président Emmanuel Macron, par exemple, promeut une « Europe de la défense » depuis le début de son quinquennat. Dans un autre registre, Ursula von der Leyen, ancienne ministre fédérale de la Défense allemande et désormais présidente de la Commission européenne, tiens à augmenter la capacité de l’UE à agir même si son engagement est plus modéré.
Dans un entretien pour les Echos datant du 27 décembre 2019, elle explique que lorsque « l’Europe est appelée au secours, elle doit pouvoir réagir. »
Elle estime également que l’OTAN « sera toujours un puissant levier de défense collective[…]. L’Europe, quant à elle, ne sera jamais une alliance strictement militaire. Mais il y a des sujets, comme la stabilisation de notre environnement ou la lutte contre le terrorisme en Afrique, où je ne vois pas l’OTAN se mobiliser. »
Make Europe Great Again
Les citoyens de l’UE ne s’y trompent pas non plus. Dans l’eurobaromètre 2018, 68 % des européens ont déclaré que l’Union européenne devrait s’impliquer davantage dans le domaine de la défense.
La dernière réponse concrète en date de l’UE depuis l’apparition de ce sondage est le fond européen de la défense (FED). Adopté au budget pluriannuel européen pour la période 2021-2027, le FED vise à soutenir financièrement les initiatives européennes concernant les produits et les technologies liés à la défense. Dans les faits, ce soutien à la recherche et développement devait posséder un budget de 13 milliards d’euros, il ne sera finalement que de 7 milliards, Covid et départ du Royaume-Uni oblige.
Mais mis à part de la R & D, qu’y a-t-il de concret en matière de défense européenne ? L’Europe possède des outils, mais aucun n’est équivalent à une force d’intervention rapide prépositionnée comme l’OTAN.
Les forces de défense de l’UE
L’armée européenne n’existe pas, son idée primaire est morte en 1954 avec la Communauté Européenne de Défense. C’est à force de traités européens (Maastricht et Lisbonne) que des nouvelles bases permettent aux armées des membres de l’Union d’agir aujourd’hui en coordination.
La principale base concrète de la défense de l’UE est la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC). Composée de tous les états membres sauf le Danemark, l’objectif de la PSDC est de donner des capacités opérationnelles à l’UE. Ces interventions sont complémentaires et coordonnées avec l’OTAN, ce n’est pas une rivale. La PSDC possède également une clause d’assistance entre les états membres de l’UE. Cependant – et comme beaucoup de mécanismes européens -, elle nécessite un vote à l’unanimité du Conseil Européen et du Conseil de l’Union européenne pour mettre en place une opération. Cet organe ne sera donc jamais un symbole de réactivité. Autre coup dur : Sur les 17 opérations en cours, seules 6 sont d’ordres militaires et les Battlegroups européens possèdent des moyens relativement modestes et un bilant mitigé, la faute à une utilisation inexistante. Le mécanisme doit pourtant illustrer les capacités de l’UE à se défendre et apporter son soutien militaire à l’international.
La seconde base en matière de défense opérationnelle de l’UE est l’Initiative Européenne d’Intervention (IEI). Crée en 2018 pour agir en dehors du cadre extrêmement lourd de la PSDC, elle fonctionne en coordination proche avec la Coopération Structurée Permanente (CSP). Cette dernière vise à développer la collaboration entre 23 états volontaires dans les dépenses concernant la défense. C’est dans ce cadre de la coopération des économies de la Défense européenne que l’IEI entre en scène. Son but, développé par Emmanuel Macron en septembre 2017 à la Sorbonne, est de doter l’Europe d’une « force commune d’intervention, d’un budget de défense commun et d’une doctrine commune pour agir. » Plus simplement, il s’agit de créer un noyau dur d’états « militairement capables et politiquement volontaires » avec une structure militaire commune pour que les états-majors des pays européens participants puissent collaborer de manière optimale.
Cependant et encore une fois, cette organisation vise à répondre rapidement à des crises spécifiques, et non pas d’être une force d’intervention rapide prépositionnée comme l’OTAN. Autre point à soulever, cette structure favorise une Europe à deux vitesses. Elle ne concerne que treize pays pour le moment dont le Royaume-Uni, ce n’est donc pas une collaboration de pays exclusivement membres de l’Union. Même si elle laisse des pays de l’UE sur le carreau, l’IEI est ce qui se rapproche le plus d’un groupe de réaction rapide efficace en cas de crise européenne.
Il existe également une longue liste d’autres structures et postes européens qui servent à harmoniser les armements, améliorer la coopération, diriger la politique étrangère de sécurité de l’UE etc.
La réalité est qu’en matière de forces opérationnelles, l’Europe ne possède que la PSDC, critiquée pour n’avoir jamais été réellement employée sur le plan militaire. Elle compte également l’IEI, qui n’intègre pas l’entièreté de l’Union dans un projet de défense à réaction rapide.
Dans un monde où les Etats-Unis n’interviendraient plus, est-ce que les membres de l’IEI se coordonneraient rapidement pour intervenir en Grèce (membre de la PSDC, mais pas de l’IEI) si la Turquie venait à réitérer ses actions intimidantes dans les eaux grecques ? Feraient-ils la même chose si la Russie s’intéressait un peu trop à la Pologne ? Rien n’est moins sûr.
La seule certitude actuelle est que le seul et unique outil sur lequel les européens se reposent pour la majorité des risques est l’OTAN. L’organisation existe depuis 1949, et ses membres espèrent encore aujourd’hui qu’elle répondra aux enjeux du monde 72 ans plus tard.
Abonnez-vous !
Recevez directement le nouveau contenu dans votre boîte de réception.