L’extrême-droitisation du gouvernement face à l’islamo-gauchisme des universités

L’étude sur l’« islamo-gauchisme » dans les universités, commandée au CNRS par Frédérique Vidal, provoque depuis plusieurs jours la colère du secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche. Depuis cette déclaration, la ministre vis un retour de flamme qui ne plait pas à son camp, mais qui cherche à attirer l’attention de l’extrême droite.

Dimanche, Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, a annoncé sur la chaine CNews qu’elle allait mandater le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour une « enquête » sur « l’islamo-gauchisme » qui « gangrène » l’université, afin de vérifier « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ».

Elle n’est pas la première dans le  gouvernement « centriste » à utiliser cette expression. En octobre 2020, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education nationale, déclarait que « ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages ». À cette époque, Mme Vidal avait écrit dans une tribune pour L’Opinion que l’université n’est « ni la matrice de l’extrémisme, ni un lieu où l’on confondrait émancipation et endoctrinement. L’université n’est pas un lieu d’encouragement ou d’expression du fanatisme » mais, « au contraire, le lieu où s’apprennent le doute comme la modération ». Un bel exemple de girouette politique. Ajoutez les propos de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur qui disait la semaine dernière à Marine Le Pen qu’elle était « molle », et vous pouvez enlever le « ni de droite » au « ni de gauche ».

L’islamo-gauchisme est un terme né il y a une vingtaine d’année dans le milieu universitaire. Selon la sociologue Leyla Arslan, il signifie au départ « que l’islam peut contribuer à faire émerger un souffle révolutionnaire ».

En 2002, l’historien des idées français, Pierre-André Taguieff, reprend le terme d’islamo-gauchisme dans son ouvrage La Nouvelle Judéophobie. Il l’associe alors aux manifestations conjointes des activistes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah avec des militants de gauche comme la Ligue communiste révolutionnaire lors de la seconde intifada en Palestine. Leurs but est une « lutte contre l’impérialisme » afin d’abattre « l’américano-sionisme » d’Israël.

Image iconique de Faris Odeh, un enfant palestinien lançant une pierre sur un char d’assaut de l’Armée de défense d’Israël, dans la Bande de Gaza pendant la seconde Intifada. Octobre 2000. Musa Al Shaer/AFP

Interrogé sur France Culture le 26 octobre 2020, Jean-Yves Pranchère, professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles, décrit « l’islamo-gauchisme » comme la « collusion ou connivence dans des actions communes entre des militants d’extrême gauche et des acteurs islamistes. » Le terme originel se veut donc comme une description littérale de ce qu’il représente.

Mme Vidal voudrait donc que le CNRS, lui-même affilié aux universités, enquête sur les actions radicales communes entre des universitaires gauchistes anti-impérialistes, et des islamistes ? Non.

Priorité à droite

Frédérique Vidal s’inscrit dans le débat public, pas dans une querelle d’universitaires. Le terme islamo-gauchisme a été repris à toutes les sauces par l’extrême droite depuis une dizaine d’année et il sert aujourd’hui, selon Jean-Yves Pranchère, comme « instrument de disqualification des gens qui défendent les droits de l’homme ». Ce n’est pas sans rappeler le terme « judéo-bolchevisme », qui avait la même utilité dans les années 1920, et qui était employé par l’extrême droite : On change le bouc émissaire, pas les méthodes.

Alors que Frédérique Vidal s’est illustrée par son absence et son manque d’empathie depuis le début de la crise du Covid-19, que des étudiants en détresse et sans ressources font actuellement la queue auprès de banques alimentaires pour manger tous les jours et que le milieu universitaire est exsangue, la ministre a décidé de rappliquer sur CNews et de draguer l’extrême droite avec Jean-Pierre Elkabbach en parlant de collusion entre les recherches universitaires et le terrorisme islamique.

« À l’université […] des gens peuvent utiliser leurs titres et l’aura qu’ils ont […]. Ils sont minoritaires et certains le font pour porter des idées radicales ou des idées militantes de l’islamo-gauchisme en regardant toujours tout par le prisme de leur volonté de diviser, de fracturer, de désigner l’ennemi » affirme la ministre. Elle continue : « C’est pour cela que je vais demander, notamment au CNRS, de faire une enquête sur l’ensemble des courants de recherche, sur ces sujets, dans l’université, de manière à ce qu’on puisse distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme, de l’opinion »

Frédérique Vidal, le dimanche 14 février sur CNews

Cette annonce de la ministre de l’enseignement supérieur fait écho à la demande d’un rapport sur « les dérives intellectuelles idéologiques contraires aux principes républicains dans le milieu universitaire » émise en novembre dernier par des députés du groupe Les Républicains : Julien Aubert et Damien Abad. Ce dernier s’est même permis de commenter que la ministre faisait aujourd’hui de « l’opportunisme politique pour prendre la lumière. »

Un tollé scientifiquement prouvé

Dans tous les cas, je me demande vraiment où est passé le barrage de l’extrême droite tant vanté lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017. Et je ne suis pas le seul : le secteur de la recherche s’est enflammé à la suite des remarques de Mme Vidal.

À commencer par les premiers intéressés de cette enquête : le CNRS.
Celui-ci qui affirme dès le titre de son communiqué que « L’« islamogauchisme » n’est pas une réalité scientifique ». Pour l’organisme de recherche, il s’agit d’un « slogan politique»  qui « ne correspond à aucune réalité scientifique ». « L’exploitation politique qui en est faite est emblématique d’une regrettable instrumentalisation de la science ». Le centre ajoute qu’il « pourra participer à la production de l’étude souhaitée […] visant à apporter un éclairage scientifique sur les champs de recherche concernés ».

Enfin, le communiqué exprime clairement l’opinion des chercheurs de l’organisme qui « condamne en particulier les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales [que Mme Vidal a directement associé aux drapeaux confédérés présents lors de l’attaque du Capitole américain le 6 janvier dernier – ndlr], les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance ».

Dans son propre communiqué, la conférence des présidents d’université (CPU) exprime sa « stupeur face à une nouvelle polémique stérile ». « L’islamo-gauchisme n’est pas un concept, rajoute la CPU. C’est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu’il conviendrait de laisser sinon aux animateurs de CNews, plus largement à l’extrême droite qui l’a popularisée ».
Le communiqué se fend d’une conclusion assassine : « Si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition. »

Mais vous êtes flou

Pas sûr que tout le monde comprenne ce que Mme Vidal souhaite, y compris elle-même.

Selon le ministère, c’est l’alliance Athena, qui dirigera l’étude scientifique. Sauf qu’il y a un souci, l’enquête qui doit regrouper « les principaux acteurs de la recherche publique française » est sensée être présidée par Antoine Petit, qui n’est rien d’autre que directeur du CNRS. Il s’avère pourtant que Jean-François Balaudé, l’actuel dirigeant de l’alliance Athena pendant encore un mois n’a « été saisi d’aucune demande ». En plus de tout ignorer du projet, il ajoute que « Ce n’est d’ailleurs pas sa vocation [à l’alliance Athena] de mener des enquêtes à la façon d’une inspection générale. »

Le CNRS, pour sa part, déclare être en train de « discuter avec le cabinet pour préciser les attentes de la ministre ». Le ministère, tout aussi concis, ajoute que « Les objectifs seront définis dans les prochains jours ».

La CPU est elle aussi dans une zone d’ombre. Dans son communiqué, elle appelle à des « clarifications urgentes, tant sur les fondements idéologiques d’une telle enquête, que sur la forme » car le CNRS et les universités mènent des recherches conjointes entre les chercheurs et les enseignants-chercheurs. Vous en conviendrez, mener une enquête en étant soi-même le sujet de la recherche est totalement absurde, n’en déplaise à certaines institutions comme L’inspection générale de la Police nationale. Revenons au sujet : la CPU demande également que le ministère lève le voile sur la formulation trouble de « ce qui relève “du militantisme ou de l’opinion” ».

Malaise politique

Bref, Frédérique Vidal s’est prise les pieds dans le tapis en essayant du faire du Le Pen ou du Darmanin. Le ministre de l’Intérieur est même bien le seul à soutenir Mme Vidal dans le gouvernement, il déclarait hier que : « Mme Vidal est courageuse, et elle a raison. Je connais des chercheurs avec lesquels on a travaillé, Bernard Rougier ou Gilles Kepel par exemple, qui expliquent très bien comme l’université française parfois les considère comme pas bienvenus, et sont parfois obligés de s’expatrier et de trouver des financements publics ou privés pour faire leurs études. […] Dans certains endroits, dans certaines facultés, il existe cette incursion » de l’islamo-gauchisme.

Gilles Kepel et Pierre-André Taguieff font d’ailleurs partie des signataires du « manifeste des 100 », publié dans Le Monde en novembre dernier après l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty. Dans cet appel, ils critiquent « la plupart des universités et des associations de spécialistes universitaires » qui parlent d’« obscurantisme » ou de « fanatisme » plutôt que d’islamisme, et dénoncent les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales », nourrissant une haine des « Blancs » et de la France. Pile les secteurs que Mme Vidal vise, curieux.

Gérald Darmanin sur le plateau de France 5 mercredi 17 février. Capture d’écran.

Pour ce qui est du reste, Mme Vidal fait cavalier seul, même Jean Michel Blanquer ne l’a pas accompagné dans cette bataille. Le ministre de l’Éducation nationale fait bloc avec le gouvernement qui s’est éloigné ce matin de la représentante de l’enseignement supérieur.
Emmanuel Macron a un « attachement absolu à l’indépendance des enseignants-chercheurs » déclare Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement. Il rajoute que « Cette conception est partagée par l’ensemble des membres du gouvernement et continuera à être défendue » et insiste sur le fait que « la priorité pour le gouvernement est évidemment la situation des étudiants dans la crise sanitaire ».

La critique se fait même entendre les rangs de la majorité, selon « un ténor » de La République en Marche interrogé par Le Monde, celui-ci aurait déclaré qu’il « trouve ça déplorable et sur le fond et sur la forme ». Il faut dire que la gestion de Mme Vidal exaspère certains élus qui jugent sa position intenable au ministère.

Au parti Socialiste, le secrétaire général Olivier Faure déplore l’utilisation d’« un terme inventé par l’extrême droite […] qui laisse penser qu’il y a une partie du monde académique qui pourrait avoir un lien avec l’islamisme radical ».

Au MoDEM, François Bayrou qui sait toujours se mouiller politiquement a déclaré sur RMC que compte tenu du contexte sanitaire « avec des étudiants qui n’ont pas vu d’enseignant physiquement depuis des mois et des mois », l’Islamo-gauchisme « ne paraît pas être le premier problème de l’université française ». Il ajoute qu’« On ne peut pas aujourd’hui considérer que l’université soit devant ce genre de question perpétuellement centrée autour de l’islam ou d’une religion. »

Pourtant, plus on se rapproche de la droite (surprise), plus les propos de Mme Vidal sont approuvés. Pour Gilles Platret, vice-président des Républicains le rejet de la proposition de la ministre prouve que le « monde universitaire […] est gangrené par l’indigénisme ».

Le meilleur pour la fin c’est sans surprise le Rassemblement National (RN) qui, par l’intermédiaire de son porte-parole Laurent Jacobelli, salue le « bon constat » de Frédérique Vidal sur… CNews, si vous doutiez encore de l’orientation politique de la chaine. Le héraut de l’ex-Front National critique les « thèses racialistes, post-coloniales, hygiénistes qui sont aujourd’hui monnaie courante dans ces établissements » ou encore le « climat délétère qui s’installe » à cause de la lutte contre l’islamophobie. Mais comme ils aiment se plaindre au RN, M. Jacobelli reproche le choix du CNRS pour mener l’enquête, non pas pour les raisons expliquées plus tôt, mais pour ses « études sur le privilège blanc ». C’est dommage, pour une fois qu’ils avaient l’occasion d’être rationnels.

Siphonage électoral

Ne nous y perdons pas, Mme Vidal a appliqué une technique qu’Emmanuel Macron a utilisée en 2017. Dans un article du quotidien Le Parisien, Virginie Martin parle de « triangulation » des voix : prendre les thèmes des autres pour les faire siens. « Avec ça Emmanuel Macron a siphonné les voix de gauche en 2017, explique la politiste. Il a affaibli la droite avec quelques nominations au gouvernement et là il s’attaque à l’extrême droite. »

Le résultat du second tour des élections présidentielles sur TF1. Emmanuel Macron a depuis perdu des voix, et tente maintenant d’en prendre à Marine Le Pen

Personne ne peut prétendre être surpris. Après un quinquennat pareil et l’ouverture d’une véritable baie vitrée d’Overton, les électeurs et les députés socialistes ne sont plus là. Selon Directeur d’étude à l’institut de sondage Ipsos, Mathieu Gallard, ils « ont été remplacés par l’électorat de François Fillon ». Quant aux soit disant socialistes encore présents dans la majorité, je me demande comment ils arrivent à se regardent dans le miroir avec les déclarations d’un tel gouvernement.

Pour Virginie Martin et Mathieu Gallard, l’idée de LREM est désormais de sécuriser une place au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, et ce grâce à une ponction assumée des voix de l’extrême droite. Maintenant que vous savez tout ça, à vous de voir si vous voulez vraiment devenir les idiots utiles d’un second tour Macron/Le Pen.

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