Jean Castex et Samuel Etienne sur Twitch : double déception

Un stream qui ne casse(tex) définitivement pas trois pattes à un canard.

Avec l’arrivée de Samuel Etienne sur la plateforme Twitch, son fulgurant succès suivi de son interview de Jean Castex dimanche soir, les médias traditionnels et les politiques se sont respectivement envolés, puis pris les pieds dans le tapis d’internet.

Difficile de louper ça dans les médias et sur internet : depuis trois mois, toute la presse parle du phénomène Samuel Etienne. Pendant ce laps de temps, pas un journal d’envergure, pas une radio ou un plateau de télévision n’a omis d’aborder l’aventure sur le web du présentateur de la matinale de France Info et de Questions pour un champion.

Le journaliste est apparu pour la première fois sur Twitch, la plateforme de streaming d’Amazon, lors de l’émission La nuit de la culture du streameur Etoiles, le 10 Avril 2020. Comme beaucoup d’animateurs sur Twitch, Etoiles est un joueur de jeux vidéo qui se spécialise également dans le contenu culturel, notamment avec des quizz de culture générale. Il utilise donc la Nuit de la culture pour regarder, avec son audience, des rediffusions de Questions pour un champion.

Pour vous la faire courte : Etoiles interpelle le présentateur de l’émission sur Twitter en mars 2020 et ce dernier lui répond favorablement. Comme le streameur est un chouette type, sa communauté est composée d’une majorité de viewers bienveillants qui accueillent Samuel Etienne à bras ouvert.

Première Nuit de la culture avec Samuel Etienne et Etoiles, 10 avril 2020

M. Etienne est apparemment d’un naturel curieux et doux, sa démarche d’humilité et d’égalité avec les acteurs du milieu lui donne immédiatement un statut de légende sur l’internet français. Il se prend d’affection pour Twitch, son univers, ses codes, sa communauté. Il réitère alors sa présence avec Etoiles dans un format mensuel de l’émission du dit streamer.

Tremblement de terre dans les médias

C’est la consécration pour les médias traditionnels ! Samuel Etienne devient alors un « boomer » qui a réussi à créer une image positive de la presse sur internet, pourtant lieu de défiance et de désinformation s’il en est.
Le journaliste participe au Zevent qui a levé 5,7 millions d’euros pour Amnesty International en octobre 2020, il devient la coqueluche des médias qui voient en lui le messie de l’information traditionnelle auprès des jeunes. Le secteur s’est cassé les dents à répétitions en essayant de toucher les adeptes du numérique de moins de 25 ans depuis des décennies, M Etienne fait figure d’exception. Il parvient même à lancer des émissions sporadiques sur Twitch sous la bannière de France info comme cette séance de questions-réponses sur les vaccins du 22 janvier dernier.

Samuel Et Etoiles présentent Questions pour un Streamer au Zevent, le 18 octobre 2020

Pourtant, cet état de grâce pourrait bien prendre fin. Depuis le 18 décembre, Samuel Etienne a lancé sa propre chaine Twitch où il présentait jusqu’ici des matinales avec une revue de presse nommée La matinée est tienne (est tienne/Etienne, vous l’avez ?). Le naturel bienveillant du journaliste dans cette sphère assez négative et agressive, en manque constant de gentillesse, ne passe pas du tout inaperçu.

Suivi tous les matins par des milliers de personnes, Samuel Etienne se connecte sur Twitch avec une revue de presse classique, adaptée au public d’internet mais qui, je trouve, manque cruellement de mordant.

Chose incroyable, M. Etienne a le don de tout aimer dans la presse. Rares sont les fois où il prend de véritables positions et se met en danger sur une chaine qui est pourtant la sienne. Il reste consensuel et apprécie les quotidiens régionaux ou nationaux comme ceux de Lagardère (Match, JDD), Dassault (Figaro), LVMH (Les Echos, le Parisien) ou encore Niel (Le Monde). Que des médias dominants, rarement – voire jamais – la presse indépendante ou alternative.

Samuel Etienne présente La Matinée est tienne, 13 mars 2021

Il n’y a strictement rien de mal à aimer la presse, même celle possédée uniquement par des milliardaires, surtout si on veut transmettre sa passion de l’information aux autres. Cependant, trop de douceur peut aussi se révéler contre-productif.

La politique s’invite (encore) sur internet

Et c’est justement pour cela que je parle de Samuel Etienne aujourd’hui. Depuis le 8 septembre, le présentateur a lancé La rencontre est tienne, un format d’interview de personnalités politiques sur Twitch afin de « donner le goût à la politique aux jeunes »  et créer « un espace de dialogue direct entre les citoyens et certaines personnalités ». Et comme Samuel Etienne n’est pas un petit poisson dans la mare, il se permet de commencer avec un invité de marque : François Hollande.

Au menu : des questions posées par le tchat pendant quelques heures, un vague regret de l’ancien président de la République à propos de la loi El Khomri, une réflexion sur le vote blanc pour dire qu’il n’est pas pertinent sauf si le candidat accepte l’idée de ne pas être le président de la majorité des français, ajoutons aussi le fait qu’il se fasse totalement ignorer par Emmanuel Macron depuis son arrivée au pouvoir ou encore qu’il aime les entrecôtes frites avec de la béarnaise.

Dans les faits, Hollande n’annonce rien d’incroyable en 2h, il ne supporte personne pour 2022 parce que la gauche est incapable de choisir un candidat commun (clin d’œil appuyé), passe pour un gars sympathique et se paye une opération de com’ extrêmement efficace auprès des jeunes grâce à un Samuel Etienne qui sert, volontairement ou pas, comme outil de communication.

Interview de François Hollande dans La rencontre est tienne, le 8 mars 2021

On se retrouve alors avec une interview d’un politique officiellement à la retraite à qui on a servi la soupe devant des dizaines de milliers de personnes, mais qui a pour originalité d’être diffusée sur Twitch. Les interviews politiques ont toujours existé, mais il est vraiment dommage que le format n’ait pas évolué sur internet alors qu’il s’agit du lieu des débats – stériles et polarisés certes – par excellence.

Le problème ne s’arrête pas là cependant. Qu’un homme politique utilise les nouveaux média pour sa communication n’a rien de choquant. De plus, il ne s’agissait que de François Hollande. Ce n’est pas comme si le Parti Socialiste allait renaitre de ses cendres tel le phénix alors que l’ex-président l’a laissé en 2017 dans un état similaire à celui de Beyrouth en aout dernier.

Castex est arrivé

C’est hier que la situation a réellement évolué. M. Etienne a servi de tremplin pour Jean Castex, le Premier ministre qui, lui, est bien en activité.
Afin de pallier avec la lourde mise en avant du ministre, l’hôte de l’émission a essayé d’y aller avec un tout petit peu plus de force. « Le gouvernement a-t-il commis des erreurs ? », « Avez-vous des regrets ? », « Pourquoi l’exécutif a-t-il affirmé dans un premier temps que les masques n’étaient pas utiles ? », « Pourquoi l’exécutif n’a-t-il pas tenu sa promesse sur l’augmentation des lits de réanimation ? ».

Alors que jean Castex tenait une magnifique occasion de parler a des jeunes touchés par la crise, venus témoigner en masse sur le stream même de Samuel Etienne un mois plus tôt pour dire qu’ils étaient en détresse et qu’ils crevaient la dalle, il a plutôt a décidé de se tirer un chargeur entier dans le pied en faisant de la langue de bois.

Quelle mouche a piqué le premier ministre pour qu’il s’exprime comme lors d’une conférence de presse alors que son auditoire rejette le discours politique actuel – et donc la politique en général – ? Je ne sais pas.

La pénurie de masques et le mensonge concernant leur inutilité ? Castex parle d’« épreuve permanente d’humilité ». Des regrets concernant certaines des mesures gouvernementales ? « Peut-être qu’on n’a pas toujours bien expliqué ». Le choix d’un ministre accusé de viol pour le poste de l’Intérieur ? « Il est simplement témoin assisté » ce qui est, au passage, l’étape juste avant la mise en examen. La reconnaissance du vote blanc ? « C’est pas ça qui va changer la face des choses » et j’en passe.

L’idée de ce format est d’être « cash et authentique », pourtant, le Premier ministre a tout simplement décidé de venir chez le présentateur de Question pour un champion afin de répondre au 85 000 personnes du tchat comme s’il était un publicitaire des inconnus. Et les viewers ne s’y sont pas trompé non plus avec des commentaires allant du  « Zzzz… Zzzz… » au « FC (Football club, expression d’appartenance régulièrement utilisée sur Twitch ndlr) langue de bois » en passant par « Blablabla ».

Jean Castex s’est également présenté devant les viewers de Samuel Etienne le 14 mars

Même avec toute la bonne foi du monde, Samuel Etienne ne peut prétendre à l’objectivité. Il peut en revanche maitriser son contenu, ses intervenant, et cadrer ses interviews. Il est donc étonnant que le journaliste généraliste se soit présenté seul avec son audience face au Premier ministre, sans aucun confrère spécialiste pour l’assister lors de questions techniques.

Quant à Jean Castex, le chef du gouvernement responsable du bilan qu’Emmanuel Macron va présenter en 2022, celui-ci a décidé de participer au stream, mais pas de jouer le jeu. C’est par son propre comportement qu’il a sabordé sa parole auprès de l’audience.

Reste encore que M. Etienne est une personne adulte qui fait ses propres choix, et l’un d’eux est d’avoir également officiellement ouvert la possibilité à Marine Le Pen de participer à ce format. Il justifie ce choix en écrivant sur son compte Twitter que « la démocratie c’est évidemment échanger avec tous, y compris avec ceux avec qui on n’est pas d’accord. C’est aussi mon devoir de journaliste. »

Au-delà du fait que M. Etienne ne soit pas le seul journaliste de France capable de réaliser une interview, mentionner la notion de « devoir » frise la malhonnêteté intellectuelle. Lorsqu’on est maitre de son format, de sa plateforme et de son contenu, inviter une personnalité politique d’extrême droite n’est pas un « devoir » : c’est un choix éditorial.

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L’extrême-droitisation du gouvernement face à l’islamo-gauchisme des universités

L’étude sur l’« islamo-gauchisme » dans les universités, commandée au CNRS par Frédérique Vidal, provoque depuis plusieurs jours la colère du secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche. Depuis cette déclaration, la ministre vis un retour de flamme qui ne plait pas à son camp, mais qui cherche à attirer l’attention de l’extrême droite.

Dimanche, Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, a annoncé sur la chaine CNews qu’elle allait mandater le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour une « enquête » sur « l’islamo-gauchisme » qui « gangrène » l’université, afin de vérifier « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ».

Elle n’est pas la première dans le  gouvernement « centriste » à utiliser cette expression. En octobre 2020, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education nationale, déclarait que « ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages ». À cette époque, Mme Vidal avait écrit dans une tribune pour L’Opinion que l’université n’est « ni la matrice de l’extrémisme, ni un lieu où l’on confondrait émancipation et endoctrinement. L’université n’est pas un lieu d’encouragement ou d’expression du fanatisme » mais, « au contraire, le lieu où s’apprennent le doute comme la modération ». Un bel exemple de girouette politique. Ajoutez les propos de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur qui disait la semaine dernière à Marine Le Pen qu’elle était « molle », et vous pouvez enlever le « ni de droite » au « ni de gauche ».

L’islamo-gauchisme est un terme né il y a une vingtaine d’année dans le milieu universitaire. Selon la sociologue Leyla Arslan, il signifie au départ « que l’islam peut contribuer à faire émerger un souffle révolutionnaire ».

En 2002, l’historien des idées français, Pierre-André Taguieff, reprend le terme d’islamo-gauchisme dans son ouvrage La Nouvelle Judéophobie. Il l’associe alors aux manifestations conjointes des activistes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah avec des militants de gauche comme la Ligue communiste révolutionnaire lors de la seconde intifada en Palestine. Leurs but est une « lutte contre l’impérialisme » afin d’abattre « l’américano-sionisme » d’Israël.

Image iconique de Faris Odeh, un enfant palestinien lançant une pierre sur un char d’assaut de l’Armée de défense d’Israël, dans la Bande de Gaza pendant la seconde Intifada. Octobre 2000. Musa Al Shaer/AFP

Interrogé sur France Culture le 26 octobre 2020, Jean-Yves Pranchère, professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles, décrit « l’islamo-gauchisme » comme la « collusion ou connivence dans des actions communes entre des militants d’extrême gauche et des acteurs islamistes. » Le terme originel se veut donc comme une description littérale de ce qu’il représente.

Mme Vidal voudrait donc que le CNRS, lui-même affilié aux universités, enquête sur les actions radicales communes entre des universitaires gauchistes anti-impérialistes, et des islamistes ? Non.

Priorité à droite

Frédérique Vidal s’inscrit dans le débat public, pas dans une querelle d’universitaires. Le terme islamo-gauchisme a été repris à toutes les sauces par l’extrême droite depuis une dizaine d’année et il sert aujourd’hui, selon Jean-Yves Pranchère, comme « instrument de disqualification des gens qui défendent les droits de l’homme ». Ce n’est pas sans rappeler le terme « judéo-bolchevisme », qui avait la même utilité dans les années 1920, et qui était employé par l’extrême droite : On change le bouc émissaire, pas les méthodes.

Alors que Frédérique Vidal s’est illustrée par son absence et son manque d’empathie depuis le début de la crise du Covid-19, que des étudiants en détresse et sans ressources font actuellement la queue auprès de banques alimentaires pour manger tous les jours et que le milieu universitaire est exsangue, la ministre a décidé de rappliquer sur CNews et de draguer l’extrême droite avec Jean-Pierre Elkabbach en parlant de collusion entre les recherches universitaires et le terrorisme islamique.

« À l’université […] des gens peuvent utiliser leurs titres et l’aura qu’ils ont […]. Ils sont minoritaires et certains le font pour porter des idées radicales ou des idées militantes de l’islamo-gauchisme en regardant toujours tout par le prisme de leur volonté de diviser, de fracturer, de désigner l’ennemi » affirme la ministre. Elle continue : « C’est pour cela que je vais demander, notamment au CNRS, de faire une enquête sur l’ensemble des courants de recherche, sur ces sujets, dans l’université, de manière à ce qu’on puisse distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme, de l’opinion »

Frédérique Vidal, le dimanche 14 février sur CNews

Cette annonce de la ministre de l’enseignement supérieur fait écho à la demande d’un rapport sur « les dérives intellectuelles idéologiques contraires aux principes républicains dans le milieu universitaire » émise en novembre dernier par des députés du groupe Les Républicains : Julien Aubert et Damien Abad. Ce dernier s’est même permis de commenter que la ministre faisait aujourd’hui de « l’opportunisme politique pour prendre la lumière. »

Un tollé scientifiquement prouvé

Dans tous les cas, je me demande vraiment où est passé le barrage de l’extrême droite tant vanté lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017. Et je ne suis pas le seul : le secteur de la recherche s’est enflammé à la suite des remarques de Mme Vidal.

À commencer par les premiers intéressés de cette enquête : le CNRS.
Celui-ci qui affirme dès le titre de son communiqué que « L’« islamogauchisme » n’est pas une réalité scientifique ». Pour l’organisme de recherche, il s’agit d’un « slogan politique»  qui « ne correspond à aucune réalité scientifique ». « L’exploitation politique qui en est faite est emblématique d’une regrettable instrumentalisation de la science ». Le centre ajoute qu’il « pourra participer à la production de l’étude souhaitée […] visant à apporter un éclairage scientifique sur les champs de recherche concernés ».

Enfin, le communiqué exprime clairement l’opinion des chercheurs de l’organisme qui « condamne en particulier les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales [que Mme Vidal a directement associé aux drapeaux confédérés présents lors de l’attaque du Capitole américain le 6 janvier dernier – ndlr], les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance ».

Dans son propre communiqué, la conférence des présidents d’université (CPU) exprime sa « stupeur face à une nouvelle polémique stérile ». « L’islamo-gauchisme n’est pas un concept, rajoute la CPU. C’est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu’il conviendrait de laisser sinon aux animateurs de CNews, plus largement à l’extrême droite qui l’a popularisée ».
Le communiqué se fend d’une conclusion assassine : « Si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition. »

Mais vous êtes flou

Pas sûr que tout le monde comprenne ce que Mme Vidal souhaite, y compris elle-même.

Selon le ministère, c’est l’alliance Athena, qui dirigera l’étude scientifique. Sauf qu’il y a un souci, l’enquête qui doit regrouper « les principaux acteurs de la recherche publique française » est sensée être présidée par Antoine Petit, qui n’est rien d’autre que directeur du CNRS. Il s’avère pourtant que Jean-François Balaudé, l’actuel dirigeant de l’alliance Athena pendant encore un mois n’a « été saisi d’aucune demande ». En plus de tout ignorer du projet, il ajoute que « Ce n’est d’ailleurs pas sa vocation [à l’alliance Athena] de mener des enquêtes à la façon d’une inspection générale. »

Le CNRS, pour sa part, déclare être en train de « discuter avec le cabinet pour préciser les attentes de la ministre ». Le ministère, tout aussi concis, ajoute que « Les objectifs seront définis dans les prochains jours ».

La CPU est elle aussi dans une zone d’ombre. Dans son communiqué, elle appelle à des « clarifications urgentes, tant sur les fondements idéologiques d’une telle enquête, que sur la forme » car le CNRS et les universités mènent des recherches conjointes entre les chercheurs et les enseignants-chercheurs. Vous en conviendrez, mener une enquête en étant soi-même le sujet de la recherche est totalement absurde, n’en déplaise à certaines institutions comme L’inspection générale de la Police nationale. Revenons au sujet : la CPU demande également que le ministère lève le voile sur la formulation trouble de « ce qui relève “du militantisme ou de l’opinion” ».

Malaise politique

Bref, Frédérique Vidal s’est prise les pieds dans le tapis en essayant du faire du Le Pen ou du Darmanin. Le ministre de l’Intérieur est même bien le seul à soutenir Mme Vidal dans le gouvernement, il déclarait hier que : « Mme Vidal est courageuse, et elle a raison. Je connais des chercheurs avec lesquels on a travaillé, Bernard Rougier ou Gilles Kepel par exemple, qui expliquent très bien comme l’université française parfois les considère comme pas bienvenus, et sont parfois obligés de s’expatrier et de trouver des financements publics ou privés pour faire leurs études. […] Dans certains endroits, dans certaines facultés, il existe cette incursion » de l’islamo-gauchisme.

Gilles Kepel et Pierre-André Taguieff font d’ailleurs partie des signataires du « manifeste des 100 », publié dans Le Monde en novembre dernier après l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty. Dans cet appel, ils critiquent « la plupart des universités et des associations de spécialistes universitaires » qui parlent d’« obscurantisme » ou de « fanatisme » plutôt que d’islamisme, et dénoncent les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales », nourrissant une haine des « Blancs » et de la France. Pile les secteurs que Mme Vidal vise, curieux.

Gérald Darmanin sur le plateau de France 5 mercredi 17 février. Capture d’écran.

Pour ce qui est du reste, Mme Vidal fait cavalier seul, même Jean Michel Blanquer ne l’a pas accompagné dans cette bataille. Le ministre de l’Éducation nationale fait bloc avec le gouvernement qui s’est éloigné ce matin de la représentante de l’enseignement supérieur.
Emmanuel Macron a un « attachement absolu à l’indépendance des enseignants-chercheurs » déclare Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement. Il rajoute que « Cette conception est partagée par l’ensemble des membres du gouvernement et continuera à être défendue » et insiste sur le fait que « la priorité pour le gouvernement est évidemment la situation des étudiants dans la crise sanitaire ».

La critique se fait même entendre les rangs de la majorité, selon « un ténor » de La République en Marche interrogé par Le Monde, celui-ci aurait déclaré qu’il « trouve ça déplorable et sur le fond et sur la forme ». Il faut dire que la gestion de Mme Vidal exaspère certains élus qui jugent sa position intenable au ministère.

Au parti Socialiste, le secrétaire général Olivier Faure déplore l’utilisation d’« un terme inventé par l’extrême droite […] qui laisse penser qu’il y a une partie du monde académique qui pourrait avoir un lien avec l’islamisme radical ».

Au MoDEM, François Bayrou qui sait toujours se mouiller politiquement a déclaré sur RMC que compte tenu du contexte sanitaire « avec des étudiants qui n’ont pas vu d’enseignant physiquement depuis des mois et des mois », l’Islamo-gauchisme « ne paraît pas être le premier problème de l’université française ». Il ajoute qu’« On ne peut pas aujourd’hui considérer que l’université soit devant ce genre de question perpétuellement centrée autour de l’islam ou d’une religion. »

Pourtant, plus on se rapproche de la droite (surprise), plus les propos de Mme Vidal sont approuvés. Pour Gilles Platret, vice-président des Républicains le rejet de la proposition de la ministre prouve que le « monde universitaire […] est gangrené par l’indigénisme ».

Le meilleur pour la fin c’est sans surprise le Rassemblement National (RN) qui, par l’intermédiaire de son porte-parole Laurent Jacobelli, salue le « bon constat » de Frédérique Vidal sur… CNews, si vous doutiez encore de l’orientation politique de la chaine. Le héraut de l’ex-Front National critique les « thèses racialistes, post-coloniales, hygiénistes qui sont aujourd’hui monnaie courante dans ces établissements » ou encore le « climat délétère qui s’installe » à cause de la lutte contre l’islamophobie. Mais comme ils aiment se plaindre au RN, M. Jacobelli reproche le choix du CNRS pour mener l’enquête, non pas pour les raisons expliquées plus tôt, mais pour ses « études sur le privilège blanc ». C’est dommage, pour une fois qu’ils avaient l’occasion d’être rationnels.

Siphonage électoral

Ne nous y perdons pas, Mme Vidal a appliqué une technique qu’Emmanuel Macron a utilisée en 2017. Dans un article du quotidien Le Parisien, Virginie Martin parle de « triangulation » des voix : prendre les thèmes des autres pour les faire siens. « Avec ça Emmanuel Macron a siphonné les voix de gauche en 2017, explique la politiste. Il a affaibli la droite avec quelques nominations au gouvernement et là il s’attaque à l’extrême droite. »

Le résultat du second tour des élections présidentielles sur TF1. Emmanuel Macron a depuis perdu des voix, et tente maintenant d’en prendre à Marine Le Pen

Personne ne peut prétendre être surpris. Après un quinquennat pareil et l’ouverture d’une véritable baie vitrée d’Overton, les électeurs et les députés socialistes ne sont plus là. Selon Directeur d’étude à l’institut de sondage Ipsos, Mathieu Gallard, ils « ont été remplacés par l’électorat de François Fillon ». Quant aux soit disant socialistes encore présents dans la majorité, je me demande comment ils arrivent à se regardent dans le miroir avec les déclarations d’un tel gouvernement.

Pour Virginie Martin et Mathieu Gallard, l’idée de LREM est désormais de sécuriser une place au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, et ce grâce à une ponction assumée des voix de l’extrême droite. Maintenant que vous savez tout ça, à vous de voir si vous voulez vraiment devenir les idiots utiles d’un second tour Macron/Le Pen.

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